Monogramme AE couronné, tour couronnée[i], lettre ou deux chiffres[ii], marque de l’orfèvre : ces divers poinçons que l’on trouve souvent sur des calices permettent de « lire » une partie de l’histoire du calice. Le AE couronné et la tour couronnée signalent que le calice est réalisé à Mons après 1610 ; la lettre ou les deux chiffres datent l’œuvre, la marque de l’orfèvre identifie celui qui a réalisé le calice. Les orfèvres de Mons avaient, depuis 1610, le privilège de pouvoir intégrer à leurs œuvres un poinçon aux initiales couronnées des archiducs Albert et Isabelle « AE » (E pour Elisabeth d’où dériverait le nom Isabelle).
Mais d’autres informations peuvent apporter un plus sur l’histoire du calice. Il s’agit des inscriptions gravées sur ou sous le pied de ces œuvres qui, dans le cas de la collégiale Sainte-Waudru, continuent à remplir leur fonction de calice, c’est-à-dire de vase sacré, avant d’être « juste » une œuvre d’art dans une vitrine du trésor.

Détail de l’inscription du calice de 1793 utilisé dans la chapelle de Notre-Dame de Tongre
Un calice de 1486 porte l’inscription suivante (en majuscules sauf deux lettres) : « N GOUBILLE E C D HUNC CALICEM PBRIS SUAE FAMILIAE Ab ANNIS 120 A PARENTIbUS SUIS RELICTUM DEAURARI FECIT 1606 » (Nicolas Goubille[iii], doyen de l’église de Cambrai, a fait redorer ce calice laissé par ses parents aux prêtres de sa famille depuis 120 ans, 1606[iv]).
L’inscription nous apprend que le calice était dans la famille de Nicolas Goubille depuis 120 ans en 1606. Il peut donc effectivement dater de 1486 (réalisé par l’orfèvre Jean de Thiant, orfèvre du chapitre de 1486 à 1506 – il pourrait être inspiré du calice de 1399, réalisé par l’orfèvre Pierchon[v], conservé au trésor de la collégiale). La mention de la re-dorure nous indique aussi que le calice était en partie détérioré par son usage, probablement quotidien, au fil du temps.
Sous le pied d’un calice de Pierre Goubault réalisé en 1600, une inscription est gravée : « PAROCHIAE S GERMANI ET AD USUM PAROCHI » (A la paroisse de Saint-Germain, à l’usage du curé).

Inscription sous le pied du calice de 1600 à l’usage des curés de Saint-Germain
Ce calice appartenait donc à la paroisse de Saint-Germain et était à l’usage des curés de l’église. Ce calice a vraisemblablement été sauvé par un chanoine ou un paroissien de Saint-Germain qui l’a ensuite, au début du XIXe siècle, remis à la collégiale Sainte-Waudru (la collégiale Saint-Germain ayant été détruite en 1799).
Hugo de la vigne réalise un calice en 1619 (le poinçon « V » témoigne de l’année de réalisation) dont l’inscription « cachée » est : « A LA CHAPELLE DE SE AYE A S WALDRU A MONS 1620 ». Le calice fut donc donné à la chapelle l’année qui a suivi sa fabrication.

Poinçons sur le calice de 1619 utilisé pour la chapelle Sainte-Aye
Le mot Aye remplace, en surcharge, le mot « Macaire » (dont une confrérie fut érigée en Sainte-Waudru après l’épidémie de peste de 1616). Erreur de l’orfèvre ou réattribution du calice à une autre chapelle ?
La chapelle dédiée à sainte Aye, celle qui a continué l’œuvre initiée par sainte Waudru au VIIe siècle, possédait donc des œuvres intéressantes réalisées, comme c’est le cas du calice, par des orfèvres de renom. La chapelle dédiée « à la seconde abbesse de Sainte-Waudru » existe toujours au XXIe siècle et se trouve encore à l’endroit où la « seconde abbesse » était vénérée du temps du chapitre.
Un calice de 1627 est souvent utilisé à l’occasion des fêtes liées à sainte Waudru et lors des messes célébrées à l’occasion de la Ducasse[vi].
Une inscription, gravée sous le pied, indique (orthographe d’époque) : « 1627 M ANNE DE LANNOI DITTE DE LA MOTTERIE CHAN A DONNE A LAULTEE S WAULDRU DESS LE DOPAL POUR DESERVIR SON CANTUAIRE ET CELUI DE M SA SOEURE[vii] ».

Partie du texte et poinçons sous le pied du calice de 1627 donné par la chanoinesse Anne de Lannoy
Grâce à cette inscription, nous savons avec certitude qu’un des deux autels situés sous le jubé (dopal dans le texte) de Jacques Du Broeucq, était dédié à sainte Waudru (le second l’était à saint Macaire). Nous savons aussi que Mme Anne de Lannoy dite de la Motterie (titre qu’elle prend au décès de sa sœur Suzanne qui le possédait) était chanoinesse (CHAN dans le texte), tout comme sa sœur.
Anne de Lannoy était née en 1575 ; elle avait été reçue au chapitre le 21 juin 1583 (âgé de sept ans et 10 mois[viii]) et est décédée le 7 décembre 1634.
Sa sœur, Suzanne, était née en 1572, avait été reçue au chapitre le 17 juin 1581 (âgée de 9 ans environ)[ix] et est décédée en 1624[x].
Un autre calice affiche (orthographe d’époque) sous son pied : « CE CALICE APPERTIENT A LA CHAPELLE CASTRALLE DE MONSR DE THIEUSIES 1733 ». Il s’agit ici d’un calice entré dans les collections du Trésor à la suite d’un don (27 novembre 1983) de la famille des comtes de la Barre d’Erquelinnes ; famille, au sens large, dont quelques filles furent chanoinesses de Sainte-Waudru.
Un calice de 1749 évoque son propriétaire en quelques mots gravés (orthographe d’époque), sous le pied : « CE CALICE APPERTIENT A LA CONFRERIE DE ST NICOLAS A STE WAUDRU ». Une confrérie dédiée à saint Nicolas existait en la collégiale Sainte-Waudru depuis au moins 1443 (donc déjà dans l’église romane).

Inscription sous le pied du calice de la confrérie de Saint-Nicolas
Un autre de 1762, évoque une fondation et un Mr De Braine, qui pourrait être un chanoine de Saint-Germain : « A LA FONDATION DU SIEUR CLIAUS MR DE BRAINE 1762 ».
Un calice exécuté en 1793, donc juste avant la suppression définitive du chapitre de Sainte-Waudru, est marqué sous son pied du texte suivant (orthographe d’époque) : « CEST CALICE APPARTIENT A NOTRE DAME DE TONGRE DANS L’EGLISE DE STE VAUDRU A MONS 1793 ». La chapelle Notre-Dame de Tongre est la chapelle axiale (celle qui prolonge la nef et le chœur) de la collégiale ; le trésor de Sainte-Waudru possède de nombreuses œuvres issues des collections de la confrérie de Notre-Dame de Tongre.

Détail de l’inscription du calice de 1793 utilisé dans la chapelle de Notre-Dame de Tongre
Il faut attendre le début du XIXe siècle pour voir apparaitre un nouveau calice : « DONUM ILLMI ET RMI DNI F JOS HIRN EPISC TORN ANNO 1804 FACTUM RDO DNO IB DERUEME PASTORIS STAE WALDETRUDIS PRO SUO SUORUMQUE SUCCESSORUM USU » (Don de l’Illustrissime et Révérendissime Monseigneur François Joseph Hirn, évêque de Tournai, fait en l’an 1804 au Révérend Monsieur Jean-Baptiste Derueme (sic), curé de Sainte-Waudru, pour son usage et celui de ses successeurs).

Partie de l’inscription du calice donné en 1804 – année 1804 et mention en abrégé de la fonction du donateur
Partie de l’inscription du calice donné en 1804 – nom du doyen Deruesne mal orthographié
Ce calice fut donc remis au premier doyen de Sainte-Waudru après la Révolution française. Il s’agit de l’abbé Jean-Baptiste Deruesne[xi] (orthographié DERUEME sur la gravure du Calice). Ce calice devrait servir pour chaque messe d’installation d’un nouveau doyen de Sainte-Waudru, l’inscrivant de la sorte, par l’usage d’un vase sacré commun, dans la suite des prêtres à qui fut confiée la paroisse Sainte-Waudru.
Enfin, le milieu du XXe siècle nous laisse aussi un texte, sur un calice remis à la collégiale par le doyen André Minet qui l’avait reçu du frère et de la belle-sœur de Edouard DELANNOY, prêtre né à Mons en 1929 et y décédé en 2008[xii]. Le texte gravé, sous le pied, est : « Filio nostro dilectissimo Parentes Anno 1940 » (A notre fils bien-aimé, ses parents en l’an 1940).

Inscription sous le pied du calice du XXe siècle
Sur un autre calice, une inscription est directement lisible sans devoir regarder sous le pied. Il s’agit d’un calice de 1724, issu des collections de la collégiale Saint-Germain, sur lequel on peut lire, avec l’orthographe d’époque, l’inscription gravée sur les trois cartouches du pied : « CE CALISCE APERTIEN A / LA CHAPELLE S IOB / EN S GERMAIN 1724 ».
La chapelle Saint-Job (parfois confondu avec saint Jean-Baptiste « Johannis-Baptista », abrégé JOB), en la collégiale Saint-Germain, était celle des mesureurs et des porte-faix (personne portant de lourdes charges) de la ville de Mons. Le tableau de la chapelle représentait le saint et était entouré de deux statues : Saint-Léonard et Saint-Quirin.
Ainsi, si les poinçons parlent d’une l’histoire plus matérielle, les inscriptions gravées sous ou sur le pied des calices, nous permettent un voyage dans l’histoire des personnes, dans l’histoire de l’art et dans celle des institutions. A quatre exceptions, les calices évoqués proviennent de Sainte-Waudru et sont, grâce à de nombreux concours de circonstance, restés ou revenus ou venus garnir les collections de la collégiale Sainte-Waudru.
En n’oubliant jamais que ces calices sont avant tout des calices qui servent, et c’est là leur fonction première, en tant que vases sacrés lors des eucharisties célébrées en Sainte-Waudru !
Benoît Van Caenegem
Conservateur de la collégiale Sainte-Waudru et de son Trésor
[i] Poinçon de Mons.
[ii] Poinçon pour la datation – les deux derniers chiffres du millésime à la place de la lettre à partir de 1750.
[iii] Nicolas Goubille était né à Mons en 1547. Il fut mis en possession d’une prébende de chanoine de Sainte-Waudru le 22 mai 1598. Il fut aussi mis en possession des fonctions de doyen du chapitre Notre-Dame de Cambrai le 23 janvier 1602. Le 21 septembre 1607, il assiste à la reconnaissance du chef de sainte Waudru par l’archevêque de Cambrai. Il est décédé le 18 avril 1628.
Voir : LE GLAY M., Cameracum Christianim ou Histoire ecclésiastique du diocèse de Cambrai, Lille, 1849, p. 99.
[iv] Traduction de l’abbé Albert Noirfalise (1921-1996) qui précise : « parentibus ayant le sens d’aïeux, d’ancêtres ».
[v] Le trésor de Sainte-Waudru possède d’autres œuvres de cet orfèvre : la matrice du sceau du chapitre de 1392 et les statuettes de Pierre Cramette et de Sainte-Waudru ajoutées en 1396 sur une orfèvrerie parisienne du XIIIe siècle (reliquaire des saints Eloi et Laurent).
[vi] Messe qui précède la cérémonie de descente de la châsse, messe solennelle de la Trinité avant la pose de la châsse sur le Car d’Or et messe qui précède la cérémonie de remonte de la châsse.
[vii] 1627 Mme Anne de Lannoi dite de la Motterie a donné [ce calice] à l’autel de Sainte-Waudru sous le jubé pour desservir son cantuaire et celui de Mme sa sœur.
[viii] DEVILLERS Léopold et MATTHIEU Ernest, Chartes du Chapitre de Sainte-Waudru de Mons, tome 4, Bruxelles 1913 (CCSW, T4), n° MMCXC, p. 211.
[ix] Idem, n° MMCLXVl, p. 195.
[x] Les années de naissances et les dates de décès des deux sœurs sont reprises de : Comte Baudouin de Lannoy, Histoire de la Maison de Lannoy, éditeur comte Hugues de Lannoy, 2023, pp. 294-295.
[xi] Jean-Baptiste Deruesne : né à Valenciennes le 1er septembre 1751 ; installé doyen de Sainte-Waudru le 1er novembre 1803 ; décédé à Mons le 10 juin 1838, jour de la Trinité, donc de la Ducasse de Mons.
[xii] En tant que prêtre originaire de Mons, il a participé à la procession de la Trinité sur le Car d’Or le dimanche 10 juin 1990.