Que fête-t-on le jour le la Trinité ?

Le mot « Trinité » ne se trouve pas dans la Bible. Il a été forgé par Tertullien à la fin du IIe siècle pour
désigner Dieu en tant qu’il est à la fois Père, Fils et Esprit Saint. Qui voudrait y voir trois entités
juxtaposées les unes aux autres s’engagerait dans une impasse. Il serait préférable de les regarder en
enfilade, comme si notre regard ne pouvait voir qu’une seule Personne à la fois. C’est en effet de
cette manière que Dieu s’est présenté aux hommes : « Nul n’a jamais vu Dieu. Le Fils unique, qui est
dans le sein du Père, nous l’a dévoilé » (Jn 1,18). En Jésus, s’est révélée toute la vie de Dieu.
Comment ? Non par son apparence physique en tant que telle, mais par ses actes et ses paroles. Le
comportement de Jésus a été celui d’un homme aimant ses semblables jusqu’à leur offrir sa vie sur la
Croix. Or, il ne s’est jamais attribué à lui-même le mérite de ses propres actes. Sans cesse, il a répété
qu’il ne faisait rien par lui-même, mais seulement grâce au Père qui agissait en lui à tout moment.
Voilà pourquoi, à Philippe qui lui demande : « Seigneur, montre-nous le Père », Jésus répond cette
parole étonnante : « Celui qui m’a vu, a vu le Père » (Jn 14,8.9). Cela n’a aucun sens de vouloir
« montrer » le Père à côté du Fils. C’est seulement à travers lui qu’il se révèle. Il en est ainsi en raison
même de la manière dont subsiste la vie divine : elle ne subsiste pas dans la possession, mais dans le
don total. Prenons une comparaison : si quelqu’un donne quelque chose, il n’en a plus la possession
car cette chose appartient désormais à l’autre. Mais cela n’empêche pas cette personne donatrice de
continuer à subsister à côté de l’autre. Maintenant, poussons la comparaison plus loin : si un père (il
faudrait mieux dire une mère) donne naissance à un fils, il (elle) demeure à côté de lui une fois celui-
ci né. Or, il n’en va pas de même avec la Trinité. Pour engendrer son Fils, le Père ne donne pas
quelque chose de lui, il se donne lui-même tout entier. On peut même dire que sa Personne
s’identifie totalement à sa paternité. Autrement dit, il n’est pas Père avant d’avoir un Fils, il est Père
parce qu’il a un Fils. Le Fils émerge de ce don total qui le constitue en tant que Personne, à l’égal du
Père. Et il se donne tout entier et sans reste en réponse à l’acte du Père. Leur union d’amour est
tellement puissante qu’elle se scelle par une troisième Personne : l’Esprit Saint, lequel n’est autre
que leur don réciproque.
Pour parler de la Trinité, Augustin s’est aperçu qu’il était difficile de comprendre la formule « une
essence en trois personnes » introduite par les pères cappadociens et reprise par les Conciles comme
un dogme. Il a cherché des voies plus familières pour tenter d’approcher le mystère trinitaire. C’est
ainsi qu’il a notamment proposé la triade : « l’aimant, l’aimé et l’amour » (De Trinitate, VIII,10,14).
Parce que « Dieu est amour » (1Jn 4,8.16), tout ce qui se passe en lui n’est qu’amour, y compris la
manière dont il subsiste lui-même. Voilà qui est paradoxal et qui rompt avec notre habitude de voir
les choses. Pour nous, une personne est en vie grâce à sa conservation. Son identité est liée à son
individualité qui la sépare des autres. Il n’en va pas ainsi pour Dieu. On pourrait même dire que c’est
totalement l’inverse : son être ne doit rien à la conservation de soi. Il ne subsiste qu’en débordant
totalement de lui-même vers l’autre. Avant de se diffuser vers les créatures auxquelles il donne
d’exister, on peut dire qu’il exprime déjà cette générosité en lui-même. Un maître médiéval
comparait la Trinité à un bouillonnement intérieur prêt à jaillir dans une ébullition extérieure. Il n’y a
aucune limite qui individualiserait le Père par rapport au Fils, parce que précisément cela n’a aucun
sens de dire qu’il se retient en lui-même. Sa vie ne lui appartient pas plus qu’elle n’appartient au Fils.
Leur vie commune est un unique amour. Voilà pourquoi l’Esprit Saint, leur don mutuel, est toujours
prêt à se communiquer vers l’humanité.
Il n’est permis de parler ainsi que parce que le Fils est venu manifester Dieu par le don de sa vie. Son
anéantissement sur la Croix n’est que la face négative d’un resplendissement inouï : il fallait qu’il
perde son individualité qui le séparait des autres pour que se manifeste la communion intra-divine à
laquelle tous les humains sont appelés. Par là, Dieu nous apprend que notre vie ne nous appartient
pas à nous-mêmes, et que c’est en la donnant qu’on la trouve :
« En vérité, tu vois la Trinité, quand tu vois l’amour » (De Trinitate, VIII,8,12).
Yves Meessen