Une mission de sourcier, et non de sorcier

Une évolution dans l’image des prêtres

Bien des choses ont changé dans la manière d’être prêtre. À quoi tient cette évolution ?  Pas seulement au fait que le nombre de prêtres a diminué. Ce qui est plus fondamentalement en jeu, c’est une prise de conscience renouvelée de l’identité de l’Église et de sa mission. On a longtemps vu l’Église à partir des seuls prêtres. Hommes du sacré, les prêtres étaient regardés comme des hommes pas comme les autres. Hommes de savoir et de pouvoir, ils apparaissaient comme les véritables acteurs de la vie ecclésiale. Tout un système de postes confiés à des prêtres était prévu pour que l’Église tourne. Il suffisait de veiller à ce qu’il n’y ait pas de trou pour que tout fonctionne bien. La mission des prêtres avait priorité sur celle des autres baptisés dont le rôle était plutôt celui de consommateurs ou tout au plus d’auxiliaires de mission.

L’image des prêtres a considérablement évolué ces dernières décennies: on est passé d’une identité de séparation (les prêtres mis à part) à une identité relationnelle (les prêtres partenaires avec les autres chrétiens). L’Église a pris conscience que sa mission est l’affaire de tous. C’est la grâce de l’Église de notre temps que de se redécouvrir comme Peuple de Dieu solidaire et partenaire de la mission dans la diversité et la complémentarité des vocations.

Tenir l’Église branchée sur le Christ

Mettre en avant la dimension relationnelle du ministère des prêtres qui se vit en partenariat avec les autres acteurs de la vie ecclésiale, c’est souligner que ni les prêtres, ni les laïcs ne sont à eux seuls l’Église, ils ne le sont que dans la rencontre qui les ouvre à un Autre. L’Église est bien davantage que l’addition des bonnes volontés des uns et des autres, elle est communion dans le Christ qui ne cesse de rassembler et d’envoyer son Église. Les prêtres ne sont pas seulement les animateurs de communautés chargés de coordonner et de dynamiser tous les partenaires de la mission, ils sont aussi ceux qui rappellent à tous qu’il n’y a d’Église qu’en relation avec le Christ toujours à l’œuvre.

L’Église se reçoit du Christ. Coupée de cette source de vie, l’Église ne peut tenir. Le ministère des prêtres a mission de le signifier. Mission de sourciers et non de sorciers : faire retentir la Parole de Dieu, Bonne Nouvelle pour le monde ; manifester la constante action du Seigneur qui ne cesse d’inspirer et de soutenir son Église. Si des communautés chrétiennes venaient à se passer de prêtres, à ne plus comprendre le sens de leur service, elles ne seraient plus que des clubs d’amis de Jésus et non l’Église du Christ. Les prêtres sont là pour témoigner qu’on est rassemblé et envoyé par un Autre que nous-mêmes. Bien plus que les gérants d’un tas de choses de la vie des communautés chrétiennes, les prêtres sont les garants de l’identité ecclésiale. Perdre cette signification du rôle des prêtres entraînerait la perte du sens de l’Église et de sa mission. Il faudra toujours des prêtres pour faire Église, et cela va bien au delà de la question du nombre.

La juste place des prêtres : proximité et altérité

Parce qu’ils sont, là où ils sont envoyés, « en ambassade au nom du Christ » (2 Co 5,20), les prêtres ont à se situer dans un rapport de proximité et d’altérité. Ils sont à la fois des frères et des vis-à-vis. C’est ainsi qu’ils portent dans les communautés chrétiennes le signe du Christ Unique Pasteur.

Frères parmi leurs frères baptisés, les prêtres ne sont pas au-dessus du Peuple de Dieu. L’ordination ne confère aucune supériorité, aucun privilège. Mais le service des prêtres les situent aussi en vis-à vis des autres baptisés. S’ils sont ainsi dans une certaine mesure mis à part, ce n’est pas pour être séparés, mais c’est pour prendre leur part de service dans la mission ecclésiale : tenir l’Église branchée sur le Christ. Les prêtres expriment toute la profondeur de leur ministère quand ils proclament à leurs frères et sœurs dans la foi : Le Seigneur soit avec vous !  Formule entendue souvent de manière banale mais si riche de sens pour dire le rôle du ministère ordonné.

Un ministère à vivre à la manière des apôtres

Le champ d’action pastorale des prêtres s’étend aujourd’hui à plusieurs communautés. Cela implique un mode de présence renouvelé. On ne peut s’arrêter partout et pourtant il faut avoir le souci de tous. Le ministère des prêtres est devenu aujourd’hui davantage itinérant à la suite de Jésus qui est passé en faisant le bien (Ac 10, 38 ; Mc 1,38) et dans le sillage des Apôtres parcourant le monde pour y fonder des communautés chrétiennes.

Un ministère itinérant ne doit pas faire des prêtres de passants mais des passeurs : leur service doit être axé sur l’essentiel qui est la Bonne Nouvelle du Christ qui fait passer de la mort à la vie. Bien davantage que des démarcheurs pressés venant déballer leur marchandise, les prêtres ont à être des fondateurs et formateurs de communautés, les aidant à s’enraciner dans le Christ. Cette perspective ne risque pas d’amoindrir le ministère des prêtres ; que du contraire, il n’en sera que plus apostolique dans la ligne du ministère de Paul et des autres apôtres. Aux premiers jours de l’Église, leur souci était de proposer l’Évangile à toutes les nations, de fonder des communautés de croyants et de former des responsables au sein de ces communautés. Une telle mission reste d’actualité. L’annonce de la Bonne Nouvelle à tous les hommes de bonne volonté est une œuvre jamais accomplie une fois pour toute ; l’Église elle-même est toujours en voie d’évangélisation. Parler de fondation ou de refondation de communautés chrétiennes garde toute sa pertinence aujourd’hui ; le ministère pastoral ne peut se ramener à une pastorale d’entretien.

André Minet